Prologue

Cole 

16 octobre.

C’est officiellement la fin de la saison des rodéos. Vegas est déjà en route pour Rivermount, alors que je suis coincé dans un restaurant beaucoup trop chic pour un cowboy comme moi. 

Je porte mes vieilles bottes, un jean semi-propre, une chemise prise au hasard et mon chapeau vissé sur ma tête. Je n’ai rien à voir avec les autres clients. Les femmes sont en robe et la plupart des hommes sont en costume ou, au minimum, portent un veston.

À notre table, les conversations tournent autour de la prochaine saison, de l’argent et du titre de champion de l’année qui m’appartient. 

C’est probablement la seule raison pour laquelle j’ai accepté de participer à ce souper avec quelques-uns de mes commanditaires. Ça, et la promesse de Seth de me foutre la paix pour les deux prochaines semaines si je faisais acte de présence. 

Je préférerais être sur la route avec ma jument plutôt qu’ici. 

Ma bière à la main, j’écoute d’une oreille ce qui se dit autour de moi. 

De ma place, j’ai une vue dégagée sur le large passe-plat qui ouvre la cuisine sur la salle.

Une femme vêtue d’une veste de cheffe s’affaire derrière celui-ci. Sa voix s’élève au-dessus du brouhaha de la salle, ferme et assurée.

Je n’aperçois son visage que lorsqu’elle relève la tête vers la salle après avoir déposé une assiette sur le passe-plat. Quelques mèches blondes se sont échappées de son élastique et adoucissent ses traits concentrés.

Quelqu’un prononce mon nom et détourne mon attention.

Lorsque je regarde de nouveau vers la cuisine, elle a disparu, laissant place à un homme. 

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26 novembre.

Je suis une fois de plus coincé entre deux hommes que je connais à peine, tandis que Seth, assis de l’autre côté de la table, mène la conversation. La saison est peut-être terminée, mais il y a toujours un contrat à revoir ou une nouvelle obligation à ajouter à mon calendrier. 

Cette fois, c’est mon plus gros contrat qui doit être renégocié. 

Lorsque Seth m’a appelé, il y a une semaine, je n’avais aucune envie de venir et je voulais repousser ce souper à tout prix. Discuter d’argent avec des gens ? Ce n’est vraiment pas ma force. Encore moins devoir me forcer à sourire. 

Il a fallu qu’il prononce les trois mots suivants pour que je cède : The Butcher’s Reserve. Je me suis toutefois gardé de lui avouer que le choix du restaurant n’était pas complètement étranger à la rapidité avec laquelle j’ai accepté. 

La jeune femme blonde que j’ai aperçue la dernière fois est de nouveau derrière le passe-plat. Aujourd’hui, elle porte une veste noire ornée de petits détails dorés. Son nom est brodé sur sa poitrine, mais à cette distance, impossible de le déchiffrer. 

Je n’arrive pas à la quitter des yeux d’elle. Tous ses mouvements sont précis. Elle sourit aux serveurs qui récupèrent les plats avant de les apporter aux bonnes tables. Elle plaisante même avec une jeune femme accoudée à la surface en inox du passe-plat.

Bien que la salle à manger résonne de bruits incessants, son rire franc et éclatant me parvient. Il est assez contagieux pour étirer mes lèvres malgré moi. Le genre de rire qu’on voudrait provoquer encore et encore. 

Elle disparaît de mon champ de vision pendant quelques instants, puis pousse les grandes portes battantes qui donnent sur la salle. L’autre femme la rejoint aussitôt et toutes les deux se dirigent vers le bar situé derrière moi. 

Je résiste quelques secondes à l’envie de me retourner. Puis son rire s’élève de nouveau dans mon dos et ma volonté s’éclipse.

Je jette un regard par-dessus mon épaule.

Après tout, ce n’est pas elle que je regarde. C’est le bar.

Du moins, c’est ce que j’essaie de me faire croire.

— Walker, la conversation se passe de ce côté-ci. 

Seth.

Je lui accorde finalement mon attention, non sans jeter un dernier regard vers le bar. C’est la première fois que je peux réellement l’observer, sans le passe-plat pour dissimuler la moitié de sa silhouette. 

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12 février.

Cette fois, Seth n’est pas avec moi. Aucun commanditaire non plus. 

Je pourrais prétendre que je suis ici parce que j’adore leurs steaks ou parce que le restaurant se trouve sur le chemin du retour. 

Mais ce serait faux.

J’ai fait un détour de vingt minutes et je me suis installé seul au bar avec l’espoir de revoir la femme dont j’ignore encore le nom. 

Elle se tient près d’une grande tablée. Plusieurs plats à partager occupent le centre, mais personne n’y touche encore. Sa voix porte jusqu’à moi tandis qu’elle les présente un à un, décrivant méticuleusement chaque viande, chaque sauce et chaque accompagnement.

Tous les regards sont tournés vers elle.

Le mien aussi.

Elle porte de nouveau sa veste blanche dont le tissu épouse ses courbes voluptueuses. Son pantalon noir allonge ses jambes, qui me paraissent presque interminables. Pour la première fois, ses cheveux blonds sont détachés et effleurent ses épaules. 

Elle accompagne chacune de ses explications avec des gestes. Ses yeux s’illuminent dès qu’un convive lui pose une question et son sourire s’élargit lorsqu’elle parle de ses créations.

Elle ne cherche même pas à attirer l’attention. Pourtant, elle captive tous les convives.

Je ne comprends pas la moitié des termes qu’elle emploie, mais je pourrais l’écouter pendant des heures. 

Pendant plus d’une heure, elle reste auprès du groupe en compagnie de la sommelière.

Je bois lentement ma bière. Mon regard se promène dans la salle sans vraiment m’attarder, mais revient toujours vers elle.


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3 mai.

Fuck.

Un samedi sans aucun pointage.

Le maudit taureau qui m’a été attribué m’a désarçonné en moins de cinq secondes. Seth m’a rabâché les oreilles pendant quinze minutes après. 

C’est le début de la saison et, selon lui, en tant que champion en titre, je devrais être capable de rester sur le dos d’un animal qui enchaîne les ruades et les changements de direction dès l’ouverture de la chute.

Comme si je ne le savais pas.

Mes quatre-vingt-sept points hier ne suffiront pas. Sans second pointage ce soir, je ne pourrai pas participer à la finale de demain. Et ça, ce n’est pas acceptable. 

Je glisse la clé dans le contact et prends la route sans but précis. 

Pourtant, lorsque je relève les yeux, mon pick-up est stationné devant le restaurant The Butcher’s Reserve

Vegas est toujours dans la remorque, alors je ne peux pas m’éterniser. Une heure tout au plus.

Mes pieds me guident jusqu’au bar, où je commande une bière et un burger. Ma première gorgée à peine avalée, mon regard se dirige instinctivement vers le passe-plat.

Elle n’est pas là.

La déception qui me serre la poitrine est aussi ridicule qu’inattendue. Je baisse les yeux vers ma bière, bien décidé à terminer mon repas et à reprendre la route. Je commence sérieusement à faire pitié.

La porte principale s’ouvre derrière moi, laissant entrer une bouffée d’air frais.

— Bonsoir, Cheffe !

— Bonsoir, Edith.

Je reconnais sa voix avant même de me retourner. 

Elle vient d’entrer, vêtue d’une longue robe et d’une veste en denim. Rien à voir avec l’uniforme auquel je suis habitué.

Et merde.

Elle est encore plus belle comme ça.

Lorsqu’elle passe derrière mon tabouret pour rejoindre le bar, son parfum vanillé flotte jusqu’à moi. Elle me frôle presque avant de poursuivre son chemin, sans remarquer ma présence.

— Cheffe Carver, vous voilà ! 

— Appelez-moi Novalee, Lisa. 

L’homme que j’ai aperçu dans la cuisine les rejoint et dépose un baiser sur la tempe de Lisa.

Novalee Carver. 

Enfin, la femme derrière le passe-plat a un nom.

Je porte ma bière à mes lèvres pour dissimuler mon sourire.

Finalement, cette soirée n’est peut-être pas complètement perdue…

Une chose est certaine : je trouverai bien une raison de revenir cet été.


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